Le Beaujolais nouveau : pur marketing ?

Buvez judicieux !

Au XIX° siècle, les producteurs commercialisaient très tôt leur récolte : quelques professionnels achetaient ‘sous le pressoir’, enlevaient de suite et présentaient le Beaujolais – pas encore qualifié de nouveau – dès les semaines suivantes aux distributeurs, cafetiers-restaurateurs de Paris et de Lyon. La fermentation des vins s’achevait souvent durant le transport, par exemple en barge sur la Saône.

En 1857, Victor Rendu mentionnait les vins de « (…) Julliénas, dont les vins corsés sont un peu dur en primeur » (01).

 

L’histoire du Beaujolais nouveau est marquée par les évolutions réglementaires et législatives, lesquelles n’ont jamais concerné les appellations communales ou crus du Beaujolais.

 

L’Appellation Contrôlée Beaujolais est reconnue dès 1937 (02).

Dans les années 1950, le négoce local organise et pousse la commercialisation des vins primeurs car le vignoble connaît une longue période de récession.

En 1951 : « les producteurs ne sont autorisés à faire sortir de leur chais, les vins de la récolte 1951, bénéficiant de l’appellation d’origine contrôlée (…) qu’à dater du 15 décembre 1951 » (03).

En réaction, l’Union Viticole du Beaujolais demande la possibilité de vendre ses vins avant le 15 décembre, démarche qui aboutit le 13 novembre 1951 avec la parution d’une note administrative des contributions indirectes précisant les conditions « dans lesquelles certains vins à appellation contrôlée peuvent être commercialisés dès maintenant sans attendre le déblocage général du 15 décembre prochain. ». Ainsi s’amorce administrativement la reconnaissance du Beaujolais nouveau.

Le législateur intervient en 1967 : « Les vins bénéficiant d’une appellation d’origine contrôlée ne peuvent pas être expédiés des chais des producteurs sous l’appellation à laquelle ils peuvent prétendre, avant le 15 décembre suivant la récolte, sauf exceptions… Les vins bénéficiant de l’une des appellations d’origine contrôlées suivantes peuvent être expédiés librement de la propriété à partir du 15 novembre suivant la récolte (suivent les conditions administratives)». Parmi ceux-ci : « Vins rouges et rosés. Beaujolais et Beaujolais Supérieur, Beaujolais suivi du nom de la commune d’origine ou Beaujolais-Villages ». Apparaissent alors implicitement mais officiellement les vins nouveaux ou primeur (04).

Le phénomène se poursuit sans désemparer.

En 1980 : « A titre exceptionnel, pour les vins de la récolte 1980 (…) la date (…) est remplacée par celle du ’20 novembre’ » (05).

En 1984 :

  • est confirmée la date-butoir du 15 décembre,
  • « (…) les vins bénéficiant d’une des appellations d’origine suivante : A.- Vins rouges : ‘Beaujolais’, ‘Beaujolais supérieur’, ‘Beaujolais’ suivi du nom de la commune d’origine, ‘Beaujolais villages’… B.- Vins rosés : (suivent les mêmes appellations)… peuvent être expédiées librement à partir du 15 novembre suivant la récolte (suivent les conditions administratives). Ces vins doivent être qualifiés ‘vins de primeur’ » (06).

Le millésime 1984 sera donc le premier millésime officiellement célébré sous le vocable primeur.

En 1985, il est stipulé que : « (Ces vins) peuvent être expédiés librement à partir du troisième jeudi du mois de novembre suivant la récolte (suivent les conditions administratives) (…) Ces vins doivent être qualifiés ‘Vin de primeur’ ou ‘Vin nouveau’ »  (07). Ces deux termes apparaissent alors associés et indifférenciés. Est fixée pour la première fois la date devenue traditionnelle.

1987 : « Ces vins (…) doivent comporter dans leur étiquetage l’indication de l’année de récolte (…) La mise en vente, la vente ou l’offre au consommateur final des ces vins est interdite avant la troisième jeudi du mois de novembre » (08).

En 1994 : « Les vins bénéficiant d’une des appellations d’origine suivantes peuvent être expédiés librement à partir du troisième jeudi du mois de novembre suivant la récolte. Ces vins doivent être qualifiés de ‘nouveaux’ ou de ‘primeur’ et comporter dans leur étiquetage l’indication de l’année de récolte ». Il s’agit pour les « vins rouges » et les « vins rosés » à chaque fois du « Beaujolais », du « Beaujolais supérieur », du « Beaujolais » suivi du nom de la commune d’origine et du « Beaujolais-Villages ». Il n’est désormais plus aucune restriction administrative. Il est précisé que « la mise en vente, la vente ou l’offre au consommateur final de ces vins est interdite avant le troisième jeudi du mois de novembre à 0 heure » (09).

En 1998, disparaît de la liste le « Beaujolais supérieur » (10) (11). Cette éviction est toujours d’actualité.

En 2004 pour ce qui est des appellations d’origine contrôlées « Beaujolais » et « Beaujolais supérieur », il est ajouté que : « Seuls peuvent bénéficier de la mention ‘nouveau’ ou ‘primeur’ (…) les vins qui proviennent de raisins récoltés entiers » (12).

Concomitamment quant aux appellations d’origine contrôlées « Beaujolais Villages » (et « Beaujolais » suivie du nom de la commune d’origine), curieusement, rien n’est édicté quant à ce (13).

2009 quant aux appellations d’origine contrôlées « Beaujolais », « Beaujolais Villages », « Beaujolais » suivie du nom de la commune d’origine : « La mention ‘nouveau’ ou ‘primeur’ est réservée aux vins rouges et rosés (…) Les vins susceptibles de bénéficier de la mention ‘nouveau’ ou ‘primeur’ proviennent de raisins récoltés entiers (…) Les vins susceptibles de bénéficier de la mention ‘nouveau’ ou ‘primeur’ sont exclusivement issus des raisins récoltés la même année » (14).

 

Voila pour l’évolution historique et juridique. Quelle est la situation actuelle ? (15)

 

L’A.O.C. Beaujolais (16) peut être suivie :

  • de la mention « supérieur »,
  • de la mention « Villages » (17),
  • du nom de la commune de provenance des raisins (18).

L’A.O.C. Beaujolais suivie ou non de la mention « Villages » ou du nom de la commune de provenance des raisins, est réservée aux vins secs tranquilles blancs, rosés et rouges.

Seule l’A.O.C. Beaujolais suivie ou non de la mention « Villages » ou du nom de la commune de provenance des raisins peut être complétée par la mention «primeur» ou «nouveau».

La mention «primeur» ou «nouveau» est réservée aux seuls vins rouges et rosés.

 

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En 1868, Jules Guyot écrivait : « Dans tout le Beaujolais (…), les cépages sont presque exclusivement les différentes variétés de gamays : petit gamay, gamay picard, gamay Nicolas, gamay des gamays, etc. » (19).

Aujourd’hui qui dit Beaujolais nouveau dit encore et toujours gamay, plus précisément le gamay noir à jus blanc, cépage apte à produire un vin primeur.

C’est en droit plus complexe car les vins rouges et rosés sont issus des cépages suivants :

– cépage principal (noir) : gamay,

– cépages accessoires (blancs, gris et noirs) : aligoté, chardonnay, gamay de Bouze, gamay de Chaudenay, melon, pinot gris et pinot noir.

La proportion des cépages gamay de Bouze et gamay de Chaudenay, ensemble ou séparément, est inférieure ou égale à 10 % de l’encépagement.

Les autres cépages accessoires sont autorisés uniquement en mélange de plants dans les vignes, et leur proportion totale est limitée à 15 % au sein de chaque parcelle.

Les vins produits à partir de parcelles complantées de cépages accessoires, sont vinifiés par assemblage des raisins concernés.

La proportion des cépages gamay de Bouze. et gamay de Chaudenay, ensemble ou séparément, est inférieure ou égale à 10 % de l’assemblage.

Mais il est vrai que la présence de ces cépages accessoires est résiduelle dans les faits.

 

Les vins doivent être vinifiés conformément aux usages locaux, loyaux et constants. Ce qui veut tout dire. Ou ne rien dire…

Ils doivent respecter, en matière de pratiques œnologiques, les obligations communautaires et nationales. Même remarque que dessus…

Plus précisément, la (généreuse) teneur maximale en SO2 total doit être :

  • inférieure ou égale à 100 milligrammes par litre pour les vins rouges,
  • inférieure ou égale à 150 milligrammes par litre pour les vins rosés.

L’enrichissement (chaptalisation) est autorisé.

 

Afin de conserver la spécificité des vins primeur :

  • ils sont exclusivement issus des raisins récoltés la même année, et présentent obligatoirement l’indication du millésime,
  • la durée de cuvaison des vins est inférieure ou égale à 10 jours,
  • les vins sont issus d’une sélection qualitative. Aussi, le tri de la vendange est obligatoire, soit à la vigne, soit à la cave.

 

La fermentation malolactique est réalisée.

 

Les vins sont conditionnés avant le 1 décembre de l’année de la récolte.

 

L’étiquetage peut préciser le nom d’une unité géographique plus petite, sous réserve qu’il s’agisse d’un lieu-dit cadastré.

 

Et c’est tout, car je vous ai épargné les détails de ce cadre juridique…

 

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Plus de référence au troisième jeudi de novembre.

Plus de référence aux raisins vinifiés en grappe entière.

Aucune référence explicite à la méthode de vinification.

 

Et dans les faits, quant à ce vin concrétisé en moins de trois mois, fermentation malolactique incluse ?

 

Les vins primeur ou nouveau sont vantés comme frais, souples et friands, aromatiques et fruités, voués à une consommation rapide, dans les mois qui suivent leur élaboration (20).

Pour ce faire, les raisins sont récoltés manuellement, en grappe entière et portés ainsi en cuve.

Dans le but de figer dans le raisin ainsi cueilli sa première jeunesse, les producteurs ont l’habitude de pratiquer une vinification typiquement beaujolaise inspirée de la macération (semi-) carbonique (21).

 

Le Beaujolais nouveau a une histoire : ce n’est pas qu’une récente opportunité commerciale.

Il bénéficie d’un canevas juridique, gage – en principe… – d’un travail de qualité.

Sans oublier le cépage récolté mûr, le terroir bichonné, le vigneron soucieux de bien faire, dans le respect du produit qu’il transforme…

 

Soyez avisé : le troisième jeudi du mois de novembre, buvez bon. Dès lors : buvez judicieux.

 

Olivier Mercier.

 

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  1. Rendu Victor, Ampélographie Française…, Paris, librairie de Victor Masson, 1857, 2° éd., p. 155.
  2. Décret du 12 septembre 1937 définissant les conditions de contrôle de l’appellation « Beaujolais ».
  3. Arrêté du 8 septembre 1951 relatif à la commercialisation des vins de la récolte 1951, art. 2.
  4. Décret n° 67-1007 du 15 novembre 1967 relatif à la commercialisation des vins à appellation contrôlée, art. 1 et 2.
  5. Décret n° 80-877 du 7 novembre 1980 relatif à la date de commercialisation des vins à appellation d’origine contrôlée du Beaujolais, art. 1.
  6. Décret n° 84-977 du 31 octobre 1984 relatif à la commercialisation des vins à appellation d’origine, art. 2 et 3.
  7. Décret n° 85-1149 du 29 octobre 1985 relatif à la commercialisation des vins à appellation d’origine, art. 1.
  8. Décret n° 87-912 du 13 novembre 1987 relatif à la commercialisation des vins à appellation d’origine, art. 1.
  9. Décret n° 94-915 du 24 octobre 1994 relatif à la commercialisation des vins à appellation, art. 1, 3 et 5.
  10. Décret n° 98-834 du 17 septembre 1998 modifiant le décret n° 67-1007 du 15 novembre 1967 relatif à la commercialisation des vins à appellation d’origine, art. 1.
  11. Le décret n° 67-1007 du 15 novembre 1967 relatif à la commercialisation des vins à appellation d’origine modifié à diverses reprises est abrogé par décret n° 2012-655 du 4 mai 2012, art. 28.
  12. Décret du 26 novembre 2004 relatif aux appellations d’origine contrôlées « Beaujolais » et « Beaujolais supérieur », art. 8.
  13. Décret du 26 novembre 2004 relatif aux appellations d’origine contrôlées « Beaujolais Villages ».
  14. Décret du 29 octobre 2009 relatif (notamment) aux appellations d’origine contrôlées « Beaujolais », « Beaujolais Villages », « Beaujolais » suivi du nom de la commune d’origine et ses annexes étant le cahier des charges de l’appellation d’origine contrôlée « Beaujolais », §§ II 2°, III, VII 1° b al. 1, IX 5° b ainsi que celui des appellations d’origine contrôlées « Beaujolais Villages » et « Beaujolais » suivies du nom de la commune d’origine §§ II, III al. 2, IX 2° et 5° b.
  15. Cahier des charges de l’appellation d’origine contrôlée « Beaujolais» homologué par le décret n° 2011-1617 du 23 novembre 2011, modifié par décret n° 2013-84 du 24 janvier 2013.
  16. La récolte des raisins, la vinification, l’élaboration et l’élevage des vins sont assurés sur le territoire de 85 communes du département du Rhône, et 11 communes du département de Saône-et-Loire.
  17. La récolte des raisins, la vinification, l’élaboration et l’élevage des vins sont assurés sur le territoire de communes  localisées dans la moitié nord de la zone géographique du « Beaujolais » soit 30 communes du département du Rhône et 8 communes du département de Saône-et-Loire.
  18. La récolte des raisins, la vinification, l’élaboration et l’élevage des vins sont assurés sur un territoire restreint par rapport aux « Villages » soit 24  communes du département du Rhône, et 6 communes du département de Saône-et-Loire.
  19. Guyot Jules, Etude des Vignobles de France…, Paris, Imprimerie Impériale, Victor Masson et fils éditeurs, 1868, t. III, p. 2.
  20. Sur ce dernier point, je signale d’expérience que certains se gardent quelques années.
  21. La différence de la macération semi-carbonique par rapport à la macération carbonique réside dans le fait qu’une fois la cuve remplie, pour la semi-carbonique on n’ajoute pas de gaz carbonique exogène ; on laisse la cuve se saturer toute seule en gaz carbonique sous l’effet de la fermentation alcoolique. Comme le gaz carbonique est plus lourd que l’air, la cuve reste saturée en CO2 même si elle n’est pas fermée hermétiquement.

 

N.B. : cet article a été écrit sur base des renseignements administratifs et juridiques que j’ai pu recueillir. Si un historien ou un juriste constate des omissions, imprécisions ou erreurs, les remarques seront mises à profit.

 

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